Protection contre l’incendie dans les entrepôts de produits dangereux : protection contre les liquides inflammables

L’essentiel
- Au sens du règlement CLP, un liquide inflammable a un point d’éclair inférieur ou égal à 60 °C ; il est classé en catégorie 1, 2 ou 3.
- Les stockages de liquides inflammables relèvent surtout des rubriques ICPE 4330, 4331 et 4734, avec des seuils exprimés en tonnes présentes sur le site.
- L’arrêté du 24 septembre 2020, pris après l’incendie de Rouen de 2019, encadre le stockage en récipients mobiles dans les ICPE soumises à autorisation.
- Le guide D9A additionne eaux d’extinction, 10 l/m² d’intempéries et 20 % du volume des liquides présents pour dimensionner la rétention.
- Quand le bâtiment sert de rétention, chaque porte, quai ou passage de chariots doit pouvoir retenir les liquides ; une porte coupe-feu n’y suffit pas.
Protéger un entrepôt de matières dangereuses contre l’incendie, c’est d’abord maîtriser les liquides inflammables : les stocker dans des contenants, des armoires et des cellules adaptés, empêcher qu’une fuite, puis la nappe en feu et les eaux d’extinction polluées qui la suivent, ne s’échappent de la zone de stockage, et prévoir des moyens d’extinction conçus pour les feux de liquides. En France, ces exigences découlent de la réglementation des installations classées (ICPE), renforcée après l’incendie de Rouen du 26 septembre 2019.
Ce guide présente les rubriques ICPE concernées, l’arrêté du 24 septembre 2020 sur le stockage de liquides inflammables en récipients mobiles, la méthode D9A de dimensionnement des rétentions et la question, souvent sous-estimée, des portes et des quais. Pour les sprinkleurs et la sécurité incendie des entrepôts en général, consultez notre guide de la protection incendie des entrepôts.
Pourquoi les liquides inflammables exigent une approche spécifique
Dans un entrepôt classique, le feu reste en général là où se trouve le combustible. Un liquide inflammable se comporte autrement : dès qu’un fût fuit ou cède sous l’effet de la chaleur, le liquide s’étale sur le sol, passe sous les portes et rejoint les réseaux, et le feu de nappe progresse avec lui. La plupart de ces liquides ne se mélangent pas à l’eau et sont plus légers qu’elle : lorsque les sprinkleurs ou les lances des pompiers entrent en action, le liquide en feu peut être entraîné à la surface de l’eau vers des zones encore épargnées.
C’est pourquoi la réglementation traite ensemble le stockage, la collecte des fuites, le drainage, la rétention et l’extinction automatique. Une ouverture sans seuil ou une rétention sous-dimensionnée suffit à mettre en défaut l’ensemble du dispositif.
Liquide inflammable : définition et catégories CLP
Au sens du règlement CLP (CE n° 1272/2008), un liquide inflammable est un liquide dont le point d’éclair est inférieur ou égal à 60 °C. Il est classé selon son point d’éclair et sa température d’ébullition (fiche CLP de l’INERIS) :
| Catégorie CLP | Mention de danger | Critères |
|---|---|---|
| Catégorie 1 | H224 : liquide et vapeurs extrêmement inflammables | Point d’éclair < 23 °C et température d’ébullition ≤ 35 °C |
| Catégorie 2 | H225 : liquide et vapeurs très inflammables | Point d’éclair < 23 °C et température d’ébullition > 35 °C |
| Catégorie 3 | H226 : liquide et vapeurs inflammables | 23 °C ≤ point d’éclair ≤ 60 °C |
La catégorie figure à la rubrique 2 de la fiche de données de sécurité, le point d’éclair à la rubrique 9. Les liquides dont le point d’éclair est compris entre 60 et 93 °C ne sont pas des liquides inflammables au sens du CLP, mais relèvent de la rubrique ICPE 1436.
Quelles rubriques ICPE pour un stockage de liquides inflammables ?
Le classement dépend de la quantité totale susceptible d’être présente sur le site, y compris en cavités souterraines. Les trois rubriques principales :
| Rubrique | Produits visés | Seuils (quantité totale) |
|---|---|---|
| 4330 | Liquides inflammables de catégorie 1, liquides maintenus au-dessus de leur point d’ébullition, autres liquides de point éclair ≤ 60 °C dans des conditions particulières (pression ou température élevée) | A : ≥ 10 t DC : ≥ 1 t et < 10 t |
| 4331 | Liquides inflammables de catégorie 2 ou 3, hors rubrique 4330 | A : ≥ 1 000 t E : ≥ 100 t et < 1 000 t DC : ≥ 50 t et < 100 t |
| 4734 | Produits pétroliers spécifiques et carburants de substitution : essences et naphtas, kérosènes, gazoles, fioul lourd | Stockages autres qu’enterrés : A : ≥ 1 000 t E : ≥ 100 t d’essence ou ≥ 500 t au total, et < 1 000 t DC : ≥ 50 t au total, < 100 t d’essence et < 500 t au total |
A : autorisation ; E : enregistrement ; DC : déclaration avec contrôle périodique. Au-delà, les seuils Seveso s’appliquent (seuil bas de 10 t pour la 4330, 5 000 t pour la 4331 et 2 500 t pour la 4734). Un entrepôt couvert de matières combustibles relève souvent aussi de la rubrique 1510, encadrée par l’arrêté du 11 avril 2017.
Après Rouen : l’arrêté du 24 septembre 2020
L’arrêté du 24 septembre 2020 relatif au stockage en récipients mobiles de liquides inflammables, exploités au sein d’une ICPE soumise à autorisation, est entré en vigueur le 1er janvier 2021. Il a été modifié depuis, notamment par les arrêtés du 22 septembre 2021 et du 12 juin 2025. Il vise les installations relevant notamment des rubriques 4330, 4331 et 4734, ainsi que d’autres installations dès lors qu’elles stockent plus de 1 000 t de liquides inflammables, ou plus de 100 t en récipients fusibles. Points clés :
- Zones de collecte et drainage : chaque zone de collecte dispose d’un drainage qui récupère et canalise les liquides vers l’extérieur des zones de collecte, jusqu’à une rétention déportée, en passant par un dispositif qui éteint les effluents enflammés avant qu’ils ne l’atteignent.
- Volume de rétention : il dépend de la capacité des récipients et de leur caractère fusible (au moins la capacité totale pour les récipients fusibles), et il est augmenté du volume d’eau d’extinction et de 10 litres par mètre carré pour les intempéries.
- Extinction automatique : un système d’extinction automatique adapté aux produits stockés est mis en place.
- Confinement des eaux d’extinction : il est réalisé par des bassins dédiés, extérieurs à tout stockage couvert, dont les orifices d’écoulement sont munis d’un dispositif d’obturation.
- Ouvertures entre cellules : les fermetures des ouvertures pratiquées dans les murs séparatifs ont la même résistance au feu que le mur et sont asservies à la détection automatique d’incendie.
Pour le régime de l’enregistrement, l’arrêté du 22 septembre 2021 a modifié l’arrêté du 1er juin 2015 (rubriques 4331 et 4734) afin d’y décliner ces dispositions, en tirant lui aussi le retour d’expérience de l’incendie de Rouen. Dans les entrepôts couverts relevant de la rubrique 1510, l’arrêté du 11 avril 2017, modifié le 24 septembre 2020, limite notamment la hauteur des matières dangereuses liquides à 5 mètres par rapport au sol intérieur (AIDA). Ces textes évoluent : vérifiez toujours la version consolidée et les prescriptions de votre arrêté préfectoral.
Rétention des eaux d’extinction : la méthode D9A
Le guide pratique D9A (CNPP, Fédération française de l’assurance, ministères de l’Intérieur et de la Transition écologique, édition de juin 2020 qui remplace celle d’août 2004) fournit la méthode de référence pour dimensionner le volume minimal de rétention des effluents pollués après un incendie. Le volume à retenir additionne :
- les besoins en eau de la défense extérieure contre l’incendie, calculés selon le guide D9 (débit en m³/h sur une durée minimale de 2 heures) ;
- les volumes des moyens d’extinction internes : réserve du système sprinkleur, rideaux d’eau, mousse, brouillard d’eau ;
- les intempéries : 10 l/m² sur les surfaces étanchées qui drainent vers la rétention ;
- 20 % du volume des liquides présents dans la surface de référence.
Le guide fixe aussi des règles d’emplacement. Les rétentions d’eaux d’extinction sont des parades actives : il faut presque toujours manœuvrer des vannes, ce qui impose un plan de maintenance et un test trimestriel. Les voies de desserte et celles des engins de secours ne doivent jamais servir de rétention. La profondeur est limitée à 20 cm hors bassins. Les quais de chargement ne peuvent servir de rétention qu’à titre exceptionnel. Enfin, lorsqu’une rétention est délimitée par le bâtiment lui-même, seule la moitié de son volume est comptabilisée, pour tenir compte de l’encombrement au sol.

Portes, quais, passages de chariots : le maillon faible
Dès que le bâtiment ou une cellule doit retenir les liquides, même brièvement, le temps que le drainage les évacue vers la rétention déportée, chaque ouverture devient un point de fuite : portes piétonnes, portes coupe-feu entre cellules, portes sectionnelles, quais et passages de chariots. Une porte coupe-feu arrête les flammes et les fumées ; elle n’est pas conçue pour retenir un liquide qui s’écoule sous son vantail.
Les solutions classiques ont chacune leurs limites. Un seuil ou une rampe fixe gêne la circulation des chariots, peut déstabiliser les charges et crée un risque de chute. Un caniveau à grille doit être relié à une rétention de capacité suffisante et entretenu régulièrement. Un sol décaissé n’est réaliste qu’en construction neuve.
Les questions à se poser pour chaque ouverture :
- Quelles ouvertures une fuite atteindrait-elle en premier, compte tenu des pentes et des avaloirs ?
- L’ouverture est-elle équipée d’un seuil, d’un caniveau ou d’une barrière, étanche sur toute sa largeur, y compris aux raccords avec les murs ?
- La hauteur retenue, multipliée par la surface, donne-t-elle le volume exigé, compte tenu de l’encombrement au sol ?
- Où vont les eaux d’extinction portes fermées, et portes ouvertes ?
- Les avaloirs intérieurs sont-ils obturables ou raccordés à la rétention plutôt qu’au réseau pluvial ?
Bonnes pratiques de stockage
- Contenants et armoires : conserver les liquides dans des récipients fermés et adaptés ; pour les petites quantités en atelier, utiliser des armoires de sécurité conformes à la norme NF EN 14470-1.
- Compatibilité : séparer les produits incompatibles, par exemple les comburants, en s’appuyant sur les fiches de données de sécurité.
- Sources d’inflammation : encadrer les travaux par point chaud, adapter le matériel électrique aux zones ATEX et relier les récipients à la terre lors des transvasements.
- Ventilation : ventiler les locaux de stockage pour éviter l’accumulation de vapeurs, surtout là où l’on ouvre des récipients.
- Contrôles : vérifier l’état des contenants, dégager allées et issues, tenir des absorbants et kits antipollution à disposition.
Moyens d’extinction
Sprinkleurs et extinction à mousse
L’arrêté du 24 septembre 2020 impose une extinction automatique adaptée aux produits stockés. Selon les liquides, les contenants et la hauteur de stockage, il s’agit d’un système sprinkleur, éventuellement à eau additivée, ou d’une extinction à mousse. Le choix et le dimensionnement relèvent d’un référentiel professionnel et d’un bureau d’études spécialisé, en lien avec l’assureur. Le débit et la durée retenus déterminent aussi le volume d’eau à confiner.
Extinction par CO2
Le dioxyde de carbone éteint le feu en abaissant la teneur en oxygène, ne laisse pas de résidu et ne conduit pas l’électricité. Ce n’est pas une solution pour un entrepôt où travaille du personnel : l’agence américaine de l’environnement rappelle que la concentration minimale de conception en noyage total est de 34 %, une concentration mortelle, et qu’au-delà de 17 % une perte de connaissance et la mort peuvent survenir en moins d’une minute (US EPA). Le CO2 se réserve donc aux locaux fermés dont on peut garantir l’évacuation avant déclenchement.
Réduction d’oxygène
Les systèmes de réduction d’oxygène injectent de l’azote pour maintenir en permanence la teneur en oxygène sous le seuil d’inflammation des produits stockés. Ils sont utilisés dans certains magasins grande hauteur et entrepôts frigorifiques. Pour des liquides inflammables, le niveau d’oxygène visé dépend des substances, l’accès du personnel est encadré et le bâtiment doit être très étanche. Cette technique demande une étude spécifique et ne remplace pas la rétention.
La barrière Feu Spillbarrier aux ouvertures
Une barrière automatique ne ferme l’ouverture qu’à l’arrivée du liquide : le passage reste plat et libre pour les chariots en exploitation normale. La barrière Feu Spillbarrier d’Anhamm fonctionne ainsi, sans énergie électrique, pneumatique ni hydraulique :
- le liquide qui atteint l’ouverture s’écoule dans le bac de rétention de la barrière ;
- le liquide collecté fait flotter la barrière vers le haut et la déclenche ;
- des ressorts la replient en position verticale, entièrement étanche.
La Feu Spillbarrier a été testée selon la norme FM Approval 4985 lors d’un incendie de 50 MW et était étanche après l’essai. Elle est réalisée en acier inoxydable AISI 304 avec des joints PTFE, fabriquée sur mesure selon la largeur de l’ouverture, et sa capacité de franchissement a été testée sous le contrôle du RW-TÜV (DIN 1055) ; la charge admissible pour votre trafic est confirmée lors de l’étude du projet. Des signaux sonores et lumineux et les notifications SmartBarrier sont disponibles en option.
Une barrière n’est qu’un élément du dispositif de rétention. Le volume retenu, les cheminements de drainage et l’acceptation de la solution se valident avec votre bureau d’études, votre assureur et l’inspection des installations classées. Notre guide de la barrière anti-déversement automatique détaille le choix d’une barrière, et l’article sur les systèmes de barrière pour la protection chimique traite des produits corrosifs. Pour étudier une ouverture précise, contactez notre équipe.
Organisation des secours
Une rétention qui dépend de vannes ou d’obturateurs ne fonctionne que si quelqu’un les actionne à temps. Intégrez ces manœuvres au plan d’urgence, formez le personnel et partagez le plan avec le SDIS : emplacement des liquides, zones où s’accumuleront les eaux d’extinction, réseaux à fermer, voies à garder hors d’eau. Notre article sur les causes d’incendie dans l’industrie chimique approfondit la prévention des départs de feu.
Questions fréquentes
Quelle rubrique ICPE pour un stockage de liquides inflammables ?
Principalement la rubrique 4330 pour les liquides de catégorie 1 (autorisation dès 10 t, déclaration dès 1 t), la 4331 pour les catégories 2 et 3 (déclaration dès 50 t, enregistrement dès 100 t, autorisation dès 1 000 t) et la 4734 pour les carburants et produits pétroliers. Les seuils portent sur la quantité totale susceptible d’être présente sur le site.
Comment dimensionner la rétention des eaux d’extinction ?
Avec le guide D9A (édition juin 2020) : on additionne les besoins en eau de la défense extérieure (guide D9, sur 2 heures au moins), les volumes des moyens d’extinction internes, 10 l/m² d’intempéries sur les surfaces étanchées et 20 % du volume des liquides présents. Si le bâtiment sert de rétention, seule la moitié de son volume est comptée.
Une porte coupe-feu suffit-elle à retenir les liquides ?
Non. Elle limite la propagation des flammes et des fumées, mais le liquide peut s’écouler sous le vantail. Il faut un seuil, un caniveau relié à une rétention ou une barrière étanche à l’ouverture.
Que change l’arrêté du 24 septembre 2020 pour les stockages existants ?
Entré en vigueur le 1er janvier 2021 pour les ICPE soumises à autorisation, il impose notamment des zones de collecte avec drainage vers une rétention déportée, une extinction automatique adaptée et un confinement des eaux d’extinction dans des bassins extérieurs aux stockages couverts. Certaines dispositions s’appliquent aux installations existantes avec des échéances échelonnées : vérifiez le tableau d’applicabilité de la version consolidée.
L’extinction au CO2 convient-elle à un entrepôt de liquides inflammables ?
Seulement dans des locaux fermés dont le personnel peut être évacué avant déclenchement : les concentrations de noyage total sont mortelles (34 % au minimum selon l’US EPA). Pour un entrepôt occupé, on recourt plutôt aux sprinkleurs ou à la mousse.
Sources
- INERIS AIDA, rubrique 4330 ; rubrique 4331 ; rubrique 4734
- INERIS AIDA, arrêté du 24 septembre 2020 relatif au stockage en récipients mobiles de liquides inflammables (autorisation)
- INERIS AIDA, arrêté du 22 septembre 2021 modifiant l’arrêté du 1er juin 2015 (enregistrement, 4331/4734)
- INERIS AIDA, arrêté du 24 septembre 2020 modifiant l’arrêté du 11 avril 2017 (entrepôts couverts, 1510)
- CNPP, FFA, ministères, guide pratique D9A, édition juin 2020 (PDF)
- INERIS, fiche CLP « Liquides inflammables » (PDF)
- US EPA, « Carbon Dioxide as a Fire Suppressant: Examining the Risks »



